22 octobre 2026
Non pas étouffer, mais apprendre à maîtriser
On connaît l’histoire d’Alexandre le Grand. Alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme, personne ne parvenait à dompter un cheval sauvage nommé Bucéphale. L’animal était si rétif que même des cavaliers expérimentés n’en venaient pas à bout. Mais Alexandre réussit à le maîtriser. En voyant cela, son père, le roi Philippe, lui dit : « Mon fils, cherche-toi un royaume à ta mesure, car la Macédoine est trop petite pour toi. »
Cette histoire renferme une idée intéressante, qui fait largement écho à la manière dont le judaïsme comprend la nature humaine. Dans le judaïsme, les désirs puissants, les passions et les contradictions intérieures ne sont pas forcément perçus comme le signe d’une corruption spirituelle. Parfois, c’est même l’inverse : plus certaines inclinations sont fortes chez une personne, plus son potentiel peut être grand — à condition qu’elle apprenne à les diriger avec justesse.
La tradition juive parle du yetser hara, le mauvais penchant. Mais il importe de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’un mal qu’il faudrait anéantir. C’est aussi la puissante énergie des désirs humains : le besoin de posséder, de réussir, de goûter le plaisir, d’être reconnu, d’agir sur le monde qui nous entoure. Sans cette force, l’homme perdrait à bien des égards sa capacité d’agir, de créer, de bâtir et de progresser.
Le problème commence lorsque ce sont les désirs qui gouvernent l’homme, et non l’homme qui gouverne ses désirs. C’est pourquoi, dans le judaïsme, le travail spirituel ne consiste pas à devenir un être sans passions ni émotions. Son but est d’apprendre à orienter ces forces dans la bonne direction. Le livre de Michlé (les Proverbes) dit : « Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu’un héros, et celui qui est maître de lui-même, que celui qui prend des villes » (Proverbes 16.32). Remarquez-le : la sagesse ne s’y mesure pas à l’absence de lutte intérieure, mais à la capacité de se maîtriser.
Un homme peut avoir une énergie immense, un caractère fort, de grands désirs, mais la vraie force se révèle dans sa capacité à gouverner tout cela. Certes, de fortes tentations ne prouvent pas en elles-mêmes qu’une personne possède une force spirituelle exceptionnelle. Mais elles ne signifient pas non plus qu’elle soit condamnée à perdre sans cesse. Dans la tradition juive, l’homme n’est pas considéré comme le prisonnier impuissant de sa propre nature. Il dispose du libre arbitre, de la raison, du bon penchant — le yetser hatov — et de la possibilité de demander l’aide du Très-Haut.
C’est là que l’histoire d’Alexandre devient un bel exemple. On peut avoir peur d’un cheval sauvage, on peut tenter de briser sa force — ou bien apprendre à le conduire. Alors, l’énergie même qui semblait dangereuse devient source d’élan. Il en va de même pour l’homme. Sa tâche n’est pas nécessairement de se débarrasser de tout ce qui, en lui, est fort et indompté. Il s’agit parfois d’apprendre à transformer ces forces en patience, en œuvre créatrice, en amour, en responsabilité et en service du Très-Haut.
Aussi, lorsque vous remarquez en vous des passions intenses ou un caractère difficile, ne concluez pas trop vite que quelque chose ne va pas sur le plan spirituel. Il est bien plus important de comprendre vers quoi cette énergie est dirigée et qui la gouverne. Car un même feu intérieur peut aussi bien détruire une vie que devenir la force grâce à laquelle on accomplit de grandes choses. La différence ne tient pas à la puissance du feu, mais au fait d’avoir appris, ou non, à le maîtriser.